Le Camp, un moment phare de la lutte pour le droit au logement

«Trois camps, trois endroits, trois démantèlements, une dizaine de contraventions et d’arrestations musclées, six ou sept assemblées de campeurs et campeuses, trois manifs, un comité d’accueil pour le ministre Denis Lebel, deux ateliers-conférences et après tout ça, dimanche, la grande majorité des militant-es étaient encore réuni-es pour laisser en cadeau au maire Coderre et aux PM Harper et Couillard, une belle tente!»

En un mot: persévérance!

C’est en ces mots que l’Association des locataires de l’Abitibi-Témiscamingue décrit, sur sa page Facebook, le Camp pour le droit au logement qui s’est déroulé, dans des conditions pour le moins difficiles, du 21 au 24 mai, au cœur de Montréal.

Depuis des mois, le Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) annonçait l’installation de ce camp dans le centre-ville de la métropole du Québec. Une campagne avait été menée au préalable, sous le thème Le logement, un droit. Elle comprenait notamment la diffusion de douze capsules vidéo illustrant les diverses facettes des problèmes de logement, de même que les bénéfices du logement social.

C’est pour poursuivre cette sensibilisation de la population et faire monter la pression sur les gouvernements qu’une centaine de personnes de plusieurs régions devait s’installer dans un parc pour y organiser des actions et des activités de toutes sortes. Le campement urbain devait être à durée indéterminée, puisque ce sont les personnes y participant qui auraient à décider de sa levée, en fonction de l’atteinte de leurs objectifs.

Le maire de Montréal, Denis Coderre, et le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) en ont décidé autrement.

Péripéties d’un campement urbain qui ne parvient pas à s’installer durablement

Photo: Michèle Delsemme (Conseil central du Montréal métropolitain-CSN)

Le jeudi 21 mai, une manifestation de plusieurs centaines de personnes a accompagné les campeurs et les campeuses jusqu’au lieu choisi, le Parterre du Quartier des Spectacles, à proximité de la Place-des-Arts et à l’ombre du quartier général du SPVM… Deux heures après l’installation des tentes, les forces policières ont procédé à une première éviction. Trois personnes ont été arrêtées et devront faire face à des accusations criminelles.

Le manège s’est répété les deux jours suivants, d’abord devant l’édifice qui abritait l’ancienne Agence de la Santé et des Services sociaux, sur la rue Saint-Denis, puis sur un parc situé à côté de la Bibliothèque nationale, en face du tristement célèbre Îlot Voyageur. Le Camp a, à chaque fois, réussi à s’installer avant d’être expulsé par le SPVM, au bout de quelques heures. Le vendredi 22 mai, les forces policières ont même poussé le zèle jusqu’à empêcher les personnes qu’elles venaient d’évincer de se rendre en manifestant aux bureaux d’Alternatives où elles devaient se réfugier pour une rencontre. Des contraventions d’entrave à la circulation (500.1) ont été distribuées à neuf personnes. Comme si ce n’était pas suffisant, plusieurs policiers ont envahi les locaux d’Alternatives à l’arrivée des premières personnes provenant du Camp!

Le 23, le Camp est devenu itinérant pendant plusieurs heures, le temps d’accueillir bruyamment le ministre Denis Lebel, lieutenant québécois de Stephen Harper, au congrès de l’Union des municipalités du Québec, d’organiser des ateliers et autres activités dans un campement sans tente au Parc Laurier et de participer à une manifestation familiale contre l’austérité.

Photo: Toma Iczkovits

Photo: M’sieur Zen

Les campeurs et les campeuses ont décidé de terminer le tout en beauté, le 24 mai, par un rassemblement festif au parc du Mont-Royal, accompagné de l’installation d’une tente symbolique. Les nombreuses personnes présentes l’ont recouverte de slogans de toutes sortes avant de la laisser sur place.

Un échec ?

L’incapacité du Camp à s’installer et à durer aussi longtemps que prévu représente-t-elle un échec ? Non. Ce fut au contraire un succès obtenu en dépit de la répression.

L’évènement a réussi à donner aux problèmes de logement une visibilité qu’ils n’avaient pas eue depuis la « crise du logement » du début des années 2000. Fait surprenant, la couverture médiatique a davantage porté sur les enjeux de fond, soit la gravité des problèmes de logement et la négligence des gouvernements à leur égard, que sur la confrontation avec le SPVM.

Le camp a aussi suscité une vague d’appuis sans précédent. Quarante personnalités l’ont soutenu. Plusieurs ont même mis la main à la pâte comme l’acteur et metteur en scène Alexis Martin, l’auteur François Avard, l’acteur Gilles Renaud, la chanteuse Judy Richards, l’essayiste et chroniqueur Normand Baillargeon, les cinéastes Philippe Falardeau et Ève Lamont, l’humoriste Christian Vanasse, les philosophes Michel Seymour et Christian Nadeau, les actrices Sylvie Legault et Marie Michaud, ainsi que le rappeur Webster. Le Camp a également été appuyé par une trentaine d’organisations québécoises majeures parmi lesquelles les centrales syndicales CSN, FTQ et CSQ, des syndicats indépendants, des organisations communautaires nationales, des groupes de médecins, etc. Une vingtaine de réseaux internationaux (entre autres, NO VOX dont le FRAPRU est membre), ainsi que d’organismes européens, africains et nord-américains de lutte pour le droit à l’habitat ont aussi exprimé leur solidarité.

La répression

Photo: Toma Iczkovits

L’attitude de l’administration municipale du maire Denis Coderre, doit être jugée durement. On aurait pu s’attendre à moins d’intransigeance de la part d’une administration qui se dit préoccupée par les problèmes de logement et d’itinérance et favorable au logement social. Alors qu’il aurait dû joindre sa voix à celle du FRAPRU au moment du Camp, le maire a préféré faire appel à l’intervention policière, trois fois de suite.

Quant au SPVM, ses attaques répétées contre toute organisation dissidente et tout geste sortant des sentiers battus menacent carrément la liberté d’expression et de manifestation. Par le passé, le FRAPRU s’est plusieurs fois associé à d’autres organisations, dont la Ligue des droits et libertés, pour dénoncer les règlements anti-manifestation, mais personne n’avait goûté à leur application lors de ses propres activités. Ce n’est plus le cas depuis le Camp. Raison de plus de continuer de réclamer haut et fort le retrait de ces règlements. Quant à l’ensemble des personnes qui ont été arrêtées ou se sont vues imposer des contraventions en vertu de l’article 500.1 du Code de sécurité routière, le FRAPRU s’occupera d’assurer leur défense.

Une lutte qui se poursuit

 Le Camp pour le droit au logement a été un moment phare dans la lutte pour le droit au logement et en particulier de celle pour assurer l’avenir du logement social. Cette bataille se poursuivra maintenant par d’autres moyens.

Photo: Louis Grenier

Photo: Louis Grenier

Les 12, 13 et 14 juin, le 35ième congrès du FRAPRU, réuni à Québec, décidera de ses stratégies à cet égard.

Chose certaine, il y a péril en la demeure.

Le gouvernement fédéral est en train de se retirer du financement qu’il accorde depuis des décennies à 125 000 logements sociaux au Québec Parmi ceux-ci, 5200 perdront leurs subventions dès 2015 et 21 000 d’ici 2018, ce qui en compromettra l’accessibilité financière pour les ménages à faible revenu.

La campagne électorale, qui s’amorcera à la rentrée d’automne, ne doit pas se passer sans que le gouvernement conservateur de Stephen Harper ne paie le prix de son désengagement à l’égard du logement social, lui qui refuse de prolonger les subventions aux logements sociaux existants et qui n’accorde que des miettes au financement de nouvelles habitations. Les partis d’opposition qui aspirent au pouvoir ne seront pas non plus épargnés, s’ils ne prennent pas d’engagements clairs quant à l’avenir du logement social. C’est présentement le cas du Parti libéral du Canada. Il ne reste que quelques mois à son chef, Justin Trudeau, pour sortir de son mutisme actuel sur l’avenir du logement social.

Quant au gouvernement québécois dirigé par le Parti libéral de Philippe Couillard, il a réduit de moitié les sommes consacrées au financement de nouveaux logements sociaux. À peine 1500 unités seront réalisées en un an au Québec contre 3000 lors des années passées et ce, alors que 270 000 ménages locataires ont des besoins urgents de logement !

Photo: Michèle Delsemme, CCMM-CSN

Photo: Michèle Delsemme

D’autres coupes pourraient même être opérées, suite à la révision des programmes, menée sous la direction du président du Conseil du trésor, Martin Coiteux. C’est à surveiller de près

Le courage et la détermination dont ont fait preuve les campeurs, les campeuses et les nombreuses personnes qui ont activement montré leur appui représentent une inspiration pour les batailles à venir. Nous en aurons bien besoin.